Laurent Schlumberger : «Notre Église ne sait pas être attirante»
Laurent Schlumberger, président du Conseil national de l'Église réformée de France, se penche sur les mutations récentes du paysage protestant français. Entretien avec un journaliste de l'hebdomadaire Témoignage chrétien.
Environ 3-4 % des Français seraient de sensibilité protestante et le nombre de protestants est en augmentation. A quoi attribuez-vous cette évolution ?
Laurent Schlumberger : Je pense que cela tient à la place que le protestantisme donne à l'individu. Dans le protestantisme, le « courant central » – les luthériens et les réformés – fait beaucoup de place au libre examen, donc à la conscience, à l'individu et à l'intériorité. Dans le protestantisme plus évangélique, notamment pentecôtiste, on insiste d'avantage sur la capacité de recommencer à zéro. La publicité nous incite à « devenir nous-mêmes », à changer de look ou de métier...
Sur le plan religieux, cela se traduit simplement : « Convertissez-vous !». Par la valorisation de l'individu, le « courant central » est en phase avec nos contemporains. Par la valorisation de l'idée selon laquelle on peut recommencer sa vie, le courant plus évangélique répond lui aussi aux attentes du moment. Par ailleurs le poids des institutions protestantes, comparé à celui d'autres Églises, est relativement léger. On peut entrer en protestantisme sans avoir affaire à un corps de doctrine massif, à une morale massive, à une institution qui s'impose lourdement.
TC : Quelle est selon vous la différence entre un réformé-type et un évangélique-type ?
Pour un luthérien et un réformé, il y a un jeu, une distance possible, entre la vérité qui est Jésus-Christ, la relation de confiance qu'on a avec lui, et la manière dont on exprime sa foi. Pour beaucoup d'évangéliques, les deux vont ensemble. On doit accepter une doctrine en tant que telle, car elle exprime la vérité. Pour les protestants du courant central, la Bible est un texte qu'il faut interpréter fidèlement. Ce qui met en jeu notre engagement personnel.
Pour certains évangéliques, il faut prendre la Bible à la lettre comme étant la parole de Dieu. Troisième différence : la morale. Pour un protestant réformé et luthérien et pour certains protestants évangéliques, il y a un jeu entre ce que l'on croit et la morale concrète. Parce qu'on accorde un rôle particulier à l'engagement personnel, aux décisions personnelles, selon les circonstances. Pour d'autres protestants, particulièrement évangéliques, il y a une adéquation plus directe entre foi et morale.
Certaines questions morales sont indiscutables. Un exemple : l'avortement. Je ne connais pas de protestants qui considèrent que l'avortement est une question sans importance. Mais certains d'entre eux diront que l'avortement peut être la solution la moins mauvaise dans certains cas. Ils pensent qu'il faut préserver le droit à l'avortement, tout en l'encadrant. Pour d'autres protestants, notamment évangéliques, l'avortement demeure inenvisageable.
Ces protestants rejoignent des positions de la doctrine traditionnelle catholique. Enfin, on peut repérer des différences dans la manière de vivre et d'être. Dans certaines Églises évangéliques, on accorde un grands poids à la communauté, qui devient comme une famille. Celle-ci peut être un soutien important. Elle peut aussi parfois enfermer l'individu.
TC : Les évangéliques connaissent actuellement une progression bien plus forte que les luthéro-réformés, alors que leur insistance sur les questions morales n'est pas particulièrement conforme à l'esprit du temps. Pourquoi n'arrivez-vous pas à attirer plus de monde ?
Je voudrais d'abord rappeler les tendances. Globalement, le nombre d'évangéliques n'augmente plus beaucoup, sauf dans les pays du Sud. Et dans les pays du Sud, c'est surtout le pentecôtisme évangélique exubérant qui grandit, celui qui utilise la théologie de la prospérité. Ce phénomène est dû à la détresse et à la misère matérielle dans ces pays du Sud.
Aux États-Unis, le nombre d'évangéliques ne progresse plus. En France, il est vrai que les évangéliques ont beaucoup progressé, mais l'augmentation est moins rapide aujourd'hui. Les luthéro-réformés, eux, sont dans une lente érosion. Ils perdent 1 % par an depuis deux décennies. C'est préoccupant, évidemment. Cela dit, si on compare ce chiffre à l'évolution de l'Église catholique, ce n'est pas préoccupant du tout. Et si on regarde plus près, on se rend compte qu'un renouvellement est en cours.
TC : Quel renouvellement ?
Si certains protestants s'éloignent de leur Église, je constate aussi que beaucoup d'autres gens rejoignent l'Église réformée. La moitié des pasteurs actuels ne sont pas d'origine réformée. Ils viennent du catholicisme, de l'évangélisme, de l'islam et de l'incroyance. Dans les Églises locales, on peut constater parfois le même phénomène chez les membres. Dans mon ancienne paroisse à Nantes, la moitié des membres n'étaient pas d'origine réformée. Mais il faut dire ce qui est : notre Église ne sait pas être attirante.
Je crois que nous proposons une foi trop compliquée. Nous sommes parfois trop cérébraux. Notre réflexe est souvent de dire : « Mais c'est beaucoup plus compliqué que ça ! ». Effectivement, tout est compliqué. Notre culte, c'est compliqué. La réflexion, c'est compliqué. Un des défis de notre Église est donc d'aller vers une simplicité, sans tomber dans le simplisme. Les questions de foi peuvent être expliquées et exprimées avec des mots simples.
TC : Un exemple ?
Il faudrait des prédications plus affirmatives, par exemple.
TC : C'est-à-dire ?
Plus simples, plus claires.
Jésus racontait des paraboles, il ne faisait pas de discours en trois parties. Mais l'enjeu le plus important est sans doute que chacun ose mettre ses mots sur sa foi. Pourquoi Jésus est-il important pour moi ? Est-ce que j'ose répondre à cette question-là ? Ou dois-je me comporter comme un grand-père gêné qui dit à ses petits-enfants : « oh, c'est compliqué, je vais te donner un livre qui l'explique très bien. » ?
C'est un peu comme l'éducation sexuelle il y a quarante ans. On savait bien qu'il fallait parler de la sexualité aux enfants. Mais comme on n'osait pas, on leur donnait un livre. Or il est important de pouvoir dire à quelqu'un sa foi en Jésus. Pourquoi ? L'interlocuteur voit ainsi que c'est authentique. Il se sent donc autorisé d'en parler lui aussi.
TC : Mais comment se fait-il que l'Église réformée ne mette pas plus en avant sa foi ?
Les protestants français forment une petite minorité. Ils ont dû se protéger contre la persécution et la dispersion. La réaction naturelle du protestantisme français est de serrer les rangs, donc de mettre des barrières culturelles. Ce qui n'exclut pas un sens de l'ouverture sur les connaissances, les questions de morale, l'international, etc. Ce phénomène marque particulièrement le protestantisme du courant central.
Lors d'un culte normal à l'Église réformée, on chante des chants du XVIème siècle. C'est très beau. Mais c'est du XVIème siècle ! Il ne faut pas renoncer à cela, mais il faut comprendre que cette expression ne fait pas partie de notre identité immuable. Le grand enjeu aujourd'hui, c'est de passer d'une Église qui n'existe que pour ses membres à une Église qui existe pour et avec les autres. Passer d'une Église-club à une Église de témoins.
TC : Va-t-on donc vers un christianisme de conversion ?
Oui, il faut donc apprendre à se réapproprier les dimensions d'appartenance et de croyance. Dans l'eglise réformée, le passage d'une Église de membres à une Église de témoins se déroule actuellement, sous nos yeux. Les choses bougent depuis environ quinze ans. Aujourd'hui, je pense que tout le monde est à peu près d'accord.
Le problème est de passer à l'acte. Comment trouver les moyens ? Il ne faut plus s'abriter derrière un paravent fait d'histoire et d'intellectualisme. Il faut maintenant l'oser vivre sur le plan personnel.
TC : Combien y a-t-il de participants au culte réformé ?
Je ne sais pas. Mais je connais d'autres chiffres. Le noyau dur des réformés est constitué d'environ 100 000 personnes. Ou 50 000 familles. Le nombre de personnes qui font appel aux ministères de l'Eglise réformée est d'environ 350 000.
TC : Avez-vous le sentiment d'avoir un statut particulier, à cause de votre ancienneté, de votre histoire, par rapport à d'autres Églises protestantes en France ?
Non, mais des Églises réformées étrangères nousdisent parfois que si ! En Afrique, en Asie, certains chrétiens nous considèrent comme leur Église mère ou grand-mère. Puisque nous sommes l'Église de Calvin.
TC : L'Église réformée s'inspire de certaines Églises évangéliques pour faire évoluer ses pratiques. A votre avis, que pouvez-vous ou que souhaitez-vous proposer aux autres ?
Nous pouvons apporter un esprit de liberté intérieure. De la profondeur de temps aussi, laquelle peut aider à ne pas se laisser embarquer par des modes. Nous pouvons apporter de l'intelligence de la foi. Nous sommes bien outillé sur ce plan-là. Nous pouvons apporter une spiritualité de la parole et du silence, plutôt que de l'exubérance.
Vous avez peut-être remarqué que dans beaucoup de théâtres des acteurs disent ou lisent des textes. Ces théâtres sont pleins. Comme si le public venait entendre une parole habitée. Dans notre société, la parole n'est plus habitée. Il y a trop de bruits. Nous allons mettre sur pieds un programme intitulé « Ecoute ! Dieu nous parle… ». Il s’agit de mettre la parole de Dieu au cœur d’une vie d’Eglise élargie, accueillante, qui témoigne. Et être témoin, ce n’est pas dire à d’autres : « écoute-moi ! », c’est leur proposer : « ensemble, écoutons-Le ». Ce programme-là sera un fil conducteur pour les années qui viennent.
TC : Dans d'autres pays occidentaux, certaines Églises protestantes sont très libérales. En Suède par exemple, l'Église luthérienne accepte le mariage homosexuel dans l'Église. Ce libéralisme-là est fort mal accueilli par d'autres Églises protestantes, notamment évangéliques, mais aussi la catholique. Le dialogue oecuménique en souffre. L'Église réformée de France va-t-elle suivre l'exemple de ces Églises très libérales ?
La position de principe de l'Église réformée sur l'homosexualité est assez claire. D'abord, accueillir tout le monde. C'est très important. Ensuite, peut-il y avoir aussi des pasteurs homosexuels ? Cela dépend. Si cela ne pose pas de problèmes pour les paroissiens, on accepte. Ce qui compte, c'est ce que fait le pasteur. Mais il ne faut pas que la vie personnelle fasse scandale. Enfin, faut-il bénir des unions homosexuelles ? Non.
Ces options ont été prises en 2002. Depuis, il y a eu des occasions de continuer à réfléchir à ces questions-là. Mais il n'y a pas de conflit dans notre Église sur cette question qui reviendra sans doute. Le libéralisme théologique des Églises luthériennes et réformées du Nord ne me semble pas problématique en soi. Il est vrai qu'il y a un problème dans le dialogue avec d'autres Églises qui rejettent toute position différente. Mais il faut avancer avec cela.
TC : Donc, cela ne vous fait pas peur ?
Non, ce qui me fait peur, c'est quand ces questions-là prennent une importance considérable. Car elles n'ont pas une importance considérable.
TC : Quels sont les grands défis pour le protestantisme dans son ensemble ?
Deux questions me semblent importantes, à la fois concrètes et spirituelles : l'hospitalité et l'accélération. Depuis le milieu du 20e siècle, à l'échelle de la planète, nous savons que nous vivons plus ou moins les uns chez les autres. Jusqu'à la fin de l'époque coloniale, les Occidentaux croyaient qu'on pouvait toujours partir ailleurs et recommencer. Mais cette époque est terminée. Le grand défi est donc de savoir quelle hospitalité, à la fois réaliste et généreuse, est possible aujourd'hui.
Or, l'Évangile nous met dans une situation particulière. Il nous dit que nous avons été accueillis. Et c'est parce que nous nous savons accueillis que nous pouvons devenir accueillants. La deuxième grande question est celle de l'accélération. Nous vivons à une époque où les choses s'accélèrent, non pas tant à cause de la technique, mais parce que nous cherchons à accélérer notre rythme de vie. Les changements ne passent plus entre des séries de générations ou entre des générations, mais à l'intérieur d'une génération.
Autrefois, le fils aîné reprenait le métier du père. Au vingtième siècle, le grand idéal était que chacun invente sa façon de vivre. Aujourd'hui, c'est à l'intérieur de chaque génération qu'on change de conjoint, de métier, de vie plusieurs fois éventuellement. Il y a là une accélération qui fait des ravages. Seule une petite élite peut tenir, mais elle s'effondre un jour ou l'autre dans la dépression ou le burn-out. Le temps est désorienté. Les chrétiens, eux, guidés par une espérance, peuvent résister à la folie de l'accélération.
C'est, par exemple, le thème biblique du sabbat. Comment marquer des sabbats pour se replacer devant Dieu au lieu de courir après soi-même ? Cette accélération a une racine très profonde qui est la peur de la mort. Si je crois qu'il n'y a plus rien après la mort, si je crois qu'il n'y a plus rien après ma génération parce que le monde court à sa perte, alors j'essaie de vivre plusieurs vie dans une seule. C'est un symptôme d'angoisse fondamental.
Sources : Témoignage chrétien (hebdomadaire)