UN POINT DE VUE REFORME FRANCAIS SUR LA MONDIALISATION ET LA JUSTICE ECONOMIQUE
1. Analyse de la situation
La « mondialisation » décrit le phénomène qui rend les parties du monde de plus en plus interdépendantes, et homogénéise production, consommation, communications, habitudes culturelles. Elle est souvent décrite et mesurée en termes économiques. On parle alors de « mondialisation néo-libérale », mettant en avant la libre circulation des flux financiers et la dérégulation. Les anglo-saxons emploient le terme de « globalization » pour désigner cette « mondialisation néo-libérale ».
La mondialisation affecte nos sociétés de manière positive et négative. En positif, le développement des nouveaux moyens de communications et les investissements dans les pays en voie de développement. Ils ont facilité les échanges de biens, d’idées, de personnes. Ils ont créé des emplois, ouvert les frontières et les marchés. En négatif, l’uniformisation des modes de vie entraîne une perte des patrimoines culturels locaux. La recherche du profit maximum conduit les sociétés multinationales à produire là où les salaires sont les plus bas, les matières premières les moins chères, et les règles minimum en matière de sécurité ou d’environnement. D’où, au nord comme au sud, des pertes d’emplois, une fragilisation des entreprises et des salariés, des écarts accrus entre les plus riches et les plus pauvres, et une dégradation des conditions de vie. Au total, une répartition inégale des richesses, et partout, au nord comme au sud, des riches et des pauvres, des personnes qui ne trouvent pas leur place dans leur société.
Ce constat s’applique particulièrement à la France. Malgré son statut de « grande puissance », notre pays est fortement touché par le chômage (9,7%). Dans l’Europe des 25, seules la Grèce, la Pologne, et la Slovaquie sont plus mal loties. Les moins de 25 ans sont les plus touchés (22,1%). Dans une société où le travail constitue l’élément fort de la reconnaissance sociale, un chômeur est très vite isolé et développe un sentiment d’inutilité. Après avoir traversé une période de croissance économique dans les années 1945-1975, la France de 2005 ne permet plus aux jeunes générations d’espérer faire mieux que leurs parents en terme de salaires, de niveaux de vie, de promotion sociale.
Dans l’esprit de bien des salariés français, la mondialisation est responsable de cet état de fait. Elle est la plupart du temps perçue comme une forme d’oppression, et labellisée comme « impérialisme culturel ou économique ». Ce qui est dénoncé, ce sont les effets négatifs de la mondialisation économique néo-libérale. Mais les aspects positifs de la mondialisation sont aussi ressentis : par exemple, le mouvement alter-mondialiste s’est développé grâce à une mondialisation des moyens de communications et à l’émergence d’une conscience « mondiale » des problèmes. Il est donc important de ne pas oublier les aspects positifs de la mondialisation. Si celle-ci fait peser de redoutables menaces sur le devenir de nos sociétés, elle offre de réelles chances de développement.
Les Eglises et les chrétiens ne devraient donc pas seulement dénoncer les aspects négatifs de la mondialisation, mais aussi en promouvoir les potentialités.
2. Eclairage biblique
Les auteurs bibliques ne donnent évidemment pas d’avis sur la mondialisation ! Pas plus qu’ils ne proposent un système économique ou une organisation sociale ! Il ne saurait donc exister une « économie selon Dieu », comme il ne peut y avoir de justification théologique à quelque idéologie économique ou politique que ce soit. On peut cependant mettre en avant quelques critères pour juger des effets de la mondialisation et engager des actions.
● L’espérance d’un monde nouveau. Jésus est venu l’inaugurer et appelle ses disciples à en donner les signes. Dans ce monde-là, l’argent n’est pas la valeur suprême, la loi du marché n’est pas placée au dessus de tout, mais c’est l’amour, qui se décline en justice, partage, solidarité. Tout être humain est appelé à la dignité d’enfant de Dieu et par conséquent, tous, hommes, femmes, noirs, blancs, jeunes, vieux, ont la même valeur et méritent le même traitement. Pour entrer dans ce monde, la conversion du cœur est indispensable.
● Place aux plus petits. La sagesse humaine consiste à attendre une amélioration provenant du côté des bien lotis. La sagesse de Dieu est que seuls les mal lotis sont porteurs d’avenir. C’est le cri des plus pauvres qui doit orienter l’action.
● L’universel s’incarne dans le particulier. Le Dieu de la Bible et des chrétiens se présente comme universel, voyageur, partout chez lui, appelant les nations à se rassembler. En même temps, l’Evangile de Jésus est enraciné dans un temps, un lieu, un contexte particulier. Et c’est à chaque fois dans des contextes particuliers qu’il va se diffuser (voir Pentecôte et la mission qui s’ensuit). Dieu et l’Evangile sont donc particuliers et universels. Ce qui fait leur universalité, c’est justement qu’ils sont particuliers. Il s’agit donc pour les Eglises de promouvoir une mondialisation qui allie projet collectif et promotion de l’individu. Contre une mondialisation qui uniformise tous les habitants du monde, l’Evangile place l’individu au premier plan, l’individu dans sa singularité, son unicité, sa particularité, l’individu dans ses racines et son terroir. Contre un particularisme qui isole l’individu, ou le village, ou le pays, l’Evangile affirme l’universalité d’un certain nombre de valeurs qui rassemblent les individus autour d’un projet pour le monde.
3. Pistes d’actions
1. Débattre Dans le domaine de la vie sociale et économique, comme dans le domaine de l’éthique, les chrétiens réformés français ont l’habitude de débattre pour déterminer leur position, et se situent comme des partenaires des autres composantes de la société française (rappelons que les protestants français ne représentent que 1 à 2% de la population). Pour cela, le débat aura intérêt à être organisé pas seulement à l’intention des membres de l’Eglise, mais aussi avec le tout venant. Le débat vise trois objectifs :
Donner d’abord la parole à ceux qui subissent les effets négatifs de la mondialisation (dans leur vie professionnelle et personnelle), écouter ceux qui en perçoivent les effets bénéfiques. Partir des expériences de chacun et faire de la place aux personnes avec leur histoire.
Comprendre les mécanismes de la mondialisation.
Identifier les possibilités d’action personnelle et collective selon les situations de chacun, pour combattre les méfaits du modèle néo-libéral, et imaginer des alternatives.
En 2000, l’Eglise réformée a invité les Eglises locales a organiser toute une série de débats (l’opération s’intitulait « Débats 2000/2000 débats »), notamment sur les questions économiques. Et les discussions se poursuivent ici ou là. L’ERF soutient en outre plusieurs réseaux qui débattent de ces questions : service protestant dans le monde du travail (Missions dans l’industrie), Assises chrétiennes de la mondialisation (ACM). Le débat a été nourri par deux numéros récents de la revue Information/Evangélisation : 1/2004, consacré à la mondialisation ; et 1/2005, relayant les conclusions de l’assemblée mondiale de l’Alliance réformée mondiale sur le thème de la justice économique.
2. Pression sur les gouvernants et protestation publique Un article de la revue Alternatives Economiques constate que le vrai pouvoir politique réside non pas dans les institutions internationales, mais entre les mains des gouvernements nationaux qui désignent leurs représentants dans ces instances . Il ajoute qu’au fond, ce sont nos représentants nationaux qui régulent l’économie internationale en tentant de concilier les aspirations et les intérêts contradictoires de leurs administrés. Chaque citoyen peut donc à travers des moyens appropriés faire pression sur la représentation nationale, pour demander par exemple le respect des accord de Kyoto, la remise des la dette aux pays pauvres, etc... Il s’agit là de redonner la primauté au politique sur l’économique. Les Eglises ensemble (Fédération Protestante de France, Conseil des Eglises Chrétiennes en France) font entendre leur voix auprès de nos gouvernants. Le défi Michée que parraine l’ERF va dans ce sens.
3. Utiliser les réseaux d’Eglises La plupart des Eglises se sont organisées en réseaux internationaux qui permettent de développer la connaissance de l’autre et la solidarité (la Cimade, la Cevaa/ Communauté d’Eglises en mission par exemple). Ils offrent des moyens d’action et nourrissent l’intercession (voyages, échanges de pasteurs, soutien à des projets de développement). Là, les Eglises ont acquis un savoir-faire en matière d’actions solidaires, dans des domaines telles que le développement économique, la santé, l’éducation. En participant activement à ces réseaux, l’Eglise réformée de France fait l’expérience de l’interdépendance des peuples, des économies, des Eglises, et encourage ses membres et ses Eglises locales à partager cette expérience.
4. « Economie solidaire et commerce équitable » L’ERF est membre d’Oikocredit (elle y place des fonds financiers, elle soutient les campagnes d’information). En France plusieurs groupes régionaux, où les réformés ont une part active, soutiennent cette banque œcuménique de prêt à long terme qui finance des projets d’intérêt général dans des villages un peu partout dans le monde.
Et dans les Eglises locales, l’information et la promotion des produits du commerce équitable sont fréquentes (les réseaux « Artisans du monde », le café « Max Havelaar », Service d’entraide et de liaison, ...). Cette sensibilisation s’appuie sur le point de vue du consommateur, et vise à faire réfléchir chacun sur ses habitudes de consommation, en les reliant à la situation des producteurs.
Didier Crouzet, septembre 2005. Eglise réformée de France Relations internationales.